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« 8 millions d’Egyptiens sont infectés par l’hépatite C sur une population de 70 millions d’habitants »

« 8 millions d’Egyptiens sont infectés par l’hépatite C sur une population de 70 millions d’habitants » - Date de mise à jourMise à jour le : 28/09/2007
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Questions au docteur Arnaud Fontanet, directeur de recherches à l’Institut Pasteur et co-responsable du premier site de recherches ANRS* consacré à la recherche sur l’hépatite C en Egypte

L’épidémie d’hépatite C en Egypte est unique au monde par son importance. A l’occasion de la Journée mondiale des hépatites, découvrez cette singularité avec le docteur Arnaud Fontanet, directeur de recherches à l’Institut Pasteur.

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Hépatites Info Service (HIS) : Est-il vrai que l’épidémie d’hépatite C en Egypte est unique au monde par son importance ?

Arnaud Fontanet (AF) : Cette épidémie est en effet unique au monde. Une étude réalisée en 1996 sur l’ensemble du territoire égyptien a démontré une prévalence Prévalence Nombre de cas déclarés d’une maladie ou d’un trouble (cas nouveaux et cas déjà déclarés) divisé par la population totale, sur une période donnée ou à un moment défini. extrêmement élevée des anticorps antiVHC dans la population générale, prévalence qui pouvait atteindre 10 % de la population adulte en ville et 20 % dans les zones rurales. A cette époque, plus de la moitié des personnes de plus de 40 ans vivant dans certains villages étaient infectées.

HIS : Pourquoi une telle épidémie ?

AF : Cette épidémie est née des campagnes de traitement de la bilharziose, une maladie parasitaire endémique très présente autour du Nil. Dans les années 1960 et 1970, les enfants de 5 à 20 ans ont été traités de façon systématique dans les villages, le traitement consistant en 16 injections intraveineuses de sels d’antimoine, injections espacées d’une semaine. Les aiguilles et les seringues étaient malheureusement insuffisamment stérilisées entre les injections, et un enfant infecté par le VHC dans la file de patients était contagieux pour ceux qui étaient derrière lui dans la file, avec parfois des virémies très élevées si cet enfant était lui-même en primo-infection. Chez ces enfants devenus aujourd’hui des adultes de 50 ans environ, on trouve des pics de prévalence de l’ordre de 50 %.

HIS : A quel moment les pouvoirs publics égyptiens ont-ils pris la mesure du problème ?

AF : Dans les années 1960 / 1970, personne ne connaissait le VHC. On savait qu’une stérilisation était nécessaire pour pratiquer les injections mais celle-ci était faite dans des conditions rudimentaires. Le drame du sida n’était pas encore passé par là et la sensibilisation n’était pas la même. C’est seulement à la fin des années 1980 quand le virus de l’hépatite C a été découvert et que les tests sérologiques ont été disponibles quelques années plus tard, que le gouvernement égyptien s’est rendu compte qu’une proportion très importante de sa population était infectée.

HIS : A quelle occasion s’en sont-ils rendu compte ?

AF : Lorsque des travailleurs égyptiens émigraient dans les pays du Golfe, source importante de devises pour le pays, ils étaient testés notamment pour les virus des hépatites B et C. C’est à cette occasion que les pouvoirs publics ont réalisé l’ampleur de l’épidémie. En 1996, une étude nationale réalisée sur plus de 10 000 individus a confirmé l’importance de la propagation de l’hépatite C au sein de la population. Je précise qu’à partir de 1982, un nouveau médicament - le Praziquantel - administré par voie orale a été introduit dans le traitement de la bilharziose. Cela a entraîné la fin des traitements par voie intraveineuse ou intramusculaire aux sels d’antimoine. Hélas, l’épidémie s’est propagée au reste de la population d’abord par des injections, ensuite dans une moindre mesure par des transfusions ou des gestes obstétricaux.

HIS : Peut-on chiffrer le nombre de personnes infectées ?

AF : L’incubation étant longue pour l’hépatite C, des gens infectés il y a 20 ou 30 ans commencent seulement aujourd’hui à avoir des complications dues à leur infection ancienne. Le nombre de patients avec des formes sévères d’hépatite virale chronique augmente régulièrement et sera amené à augmenter encore beaucoup au cours des 20 prochaines années indépendamment des infections qui n’ont pas encore eu lieu. A l’heure actuelle, environ 8 millions de personnes sont infectées sur une population de 70 millions d’habitants. Sur ces 8 millions, 200 à 500 000 personnes auraient besoin d’un traitement aujourd’hui. Sans parler de ceux qui en auront besoin plus tard.

HIS : Comment s’effectue la prise en charge des malades ?

AF : Elle est difficile en raison de la complexité, de la durée et du coût des traitements. Les gens se débrouillent en fonction de leurs moyens dans une société qui dans l’ensemble est pauvre et se caractérise par une grande disparité dans les revenus. Ceux qui ont des moyens ont accès aux meilleurs traitements, les autres non.

HIS : Les autorités essaient-elles de réagir à ces inégalités ?

AF : Depuis environ un an, le gouvernement égyptien a fait des hépatites virales une préoccupation majeure de santé publique au niveau national. Un comité de lutte contre les hépatites virales a été mis en place avec pour objectifs la prévention, le traitement et la mise en route de centres de traitement destinés à prendre en charge partiellement ou totalement les patients. Sur les 10 centres prévus, 6 ont déjà été ouverts dont 2 au Caire, ce qui témoigne de la réelle volonté du gouvernement de s’attaquer au problème. En Egypte, le coût des traitements a été divisé par 10 mais on est encore très au-dessus de ce que peut s’offrir la très grande majorité des Egyptiens. Il faudrait que dans le domaine de l’hépatite C, on retrouve le même effort que celui réalisé dans le domaine des médicaments anti-VIH dans les pays du Sud.

HIS : L’ANRS a créé un site de recherche sur l’hépatite C en Egypte**. Quelles vont être les conséquences immédiates de cette présence pour les malades ?

AF : Ce site de recherche est la concrétisation de 7 années de collaboration avec nos collègues égyptiens. Nous avons d’abord démarré un programme de recherches au début des années 2000, qui a bénéficié de financements de la Commission européenne puis assez vite de l’ANRS. Aujourd’hui, l’Agence finance 7 ou 8 projets sur des aspects aussi variés que la prise en charge des patients, la prévention ou la description épidémiologique. L’ANRS s’est rendu compte qu’une masse critique de chercheurs français et égyptiens étaient disposés à travailler ensemble au Caire et a donc souhaité créer ce site de recherches. C’est le premier sur les hépatites virales alors qu’il existe d’autres sites ANRS consacré au VIH dans les pays en voie de développement.

HIS : Vous avez, je crois, quatre objectifs prioritaires...

AF : Quatre objectifs très ambitieux puisqu’il s’agit de documenter l’importance actuelle de l’épidémie, les dernières données précises datant de l’étude de 1996. A partir de systèmes de surveillance, nous souhaitons surtout savoir si l’épidémie est stable, en régression ou en augmentation. Nous avons aussi la volonté de mieux comprendre la façon dont se transmet le virus de l’hépatite C aujourd’hui en Egypte. Nous savons comment l’épidémie a commencé, comment elle a évolué dans un premier temps mais nous ne savons pas vraiment ce qui se passe aujourd’hui, quels sont les modes actuels de transmission. La transmission intrafamiliale nous intéresse tout particulièrement. Un troisième objectif concerne la prise en charge des sujets infectés. Nous avons démontré que le génotype 4 répondait assez bien à l’interféron pégylé-ribavirine avec un taux de réponse de 60 % pour un traitement d’un an. Nous cherchons à présent à rendre ces traitements encore plus abordables aussi bien sur le plan financier qu’en ce qui concerne le suivi des patients dans le contexte local.

HIS : Et votre quatrième objectif ?

AF : Le dernier volet concerne les hépatites aiguës car l’Egypte en compte beaucoup. Dans les deux hôpitaux du Caire où nous travaillons, nous en diagnostiquons une par semaine. Si cette forme hépatique nous intéresse particulièrement, c’est parce que 40 % des sujets qui font des hépatites aiguës symptomatiques se débarrassent spontanément du virus alors que 60 % passent à l’infection chronique. Mieux comprendre les processus du système immunitaire qui permettent de se débarrasser spontanément du virus est fondamental pour les recherches portant sur la mise au point de vaccins. Grâce à une cohorte de 250 sujets ayant fait une hépatite aiguë C, que l’on suit durant les premières années de leur infection, nous allons essayer de mieux comprendre les déterminants de leur guérison spontanée.

Entretien réalisé par Alain Miguet pour Hépatites Info Service

*Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales B et C

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