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« La croyance selon laquelle les hépatologues ne veulent pas s’occuper des toxicomanes est un mythe »

« La croyance selon laquelle les hépatologues ne veulent pas s’occuper des toxicomanes est un mythe » - Date de mise à jourMise à jour le : 6/08/2007
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Questions à Philippe Chossegros, hépatologue, chef de service en médecine pénitentiaire, Centre hospitalier Lyon Sud.

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Hépatites Info Service (HIS) : Est-il difficile de traiter les toxicomanes, une population particulièrement concernée par l’hépatite C ?

Philippe Chossegros (PC) : Des actions doivent être menées pour convaincre les toxicomanes de l’intérêt de se faire dépister et surtout traiter. Heureusement une évolution positive est en cours. Il y a 6 ou 7 ans, les personnes à qui je proposais un traitement contre l’hépatite C refusaient ou hésitaient. Aujourd’hui tout le monde accepte. Pour favoriser l’accès au traitement, les services d’hépatologie doivent créer du lien avec les structures en contact avec les toxicomanes afin que celles-ci nous les envoient. Il faut être un peu entreprenant car quand les personnes sont substituées, ça se passe très bien. La croyance selon laquelle les hépatologues ne veulent pas s’occuper des toxicomanes est un mythe. Les hépatologues ne sont absolument pas contre cette prise en charge, mais les gens ne viennent pas à l’hôpital.

HIS : Pourquoi ne viennent-ils pas ?

PC : On pense qu’il suffit de dire à quelqu’un de prendre rendez-vous à l’hôpital pour qu’il vienne. Or c’est compliqué de faire venir les gens dans le but de se faire traiter pour une hépatite. Même si des progrès ont été accomplis, des études faites par certains réseaux sur leur file active de malades dépistés ont montré qu’un nombre assez faible d’entre eux parvenaient dans nos services. Moi-même, j’ai mis du temps à m’apercevoir qu’il n’était pas si simple pour les toxicomanes de venir à ma consultation. Aujourd’hui, on travaille beaucoup sur l’accompagnement des traitements. Je trouve qu’il faudrait beaucoup plus travailler en amont pour permettre à un individu d’accepter l’idée qu’il est malade et qu’il doit prendre en charge sa maladie. C’est beaucoup plus compliqué à faire que de travailler sur l’adhérence au traitement.

HIS : Quelle est la situation des détenus que vous suivez ?

PC : En prison, très peu de gens n’ont pas été traités préalablement parce que leur hépatite le nécessitait. Ceux qui ne l’ont pas été sont presque toujours originaires des pays de l’Est. En plus de la substitution, si on travaille sur les mécanismes psychiques, le résultat sera encore meilleur qu’aujourd’hui. Tout dépend des régions bien sûr, mais la prise en charge des toxicomanes relève avant tout de la volonté ou non de s’occuper d’eux. Comme on n’est dans un système plutôt saturé, certains ne veulent pas s’embêter à travailler avec des gens dont on veut penser qu’ils sont ingérables.

HIS : Les patients ne sont donc pas les seuls à convaincre. Les médecins aussi...

PC : Il est impératif de banaliser la question du traitement des hépatites, de faire comprendre qu’il est plus simple de traiter une hépatite que de mettre en place un traitement pour un diabète. De temps en temps, c’est assez délicat car une coïnfection VIH avec 300 CD4 et une trithérapie ne peut pas être traitée n’importe où. En revanche un homme VIH+ à 550 CD4 et sans trithérapie se traite comme n’importe qui. Les cas plus complexes doivent être orientés vers des gens un peu plus spécialisés. Je pense que dans les équipes, 80 % du personnel devrait s’occuper des malades sans problème et 20 % devrait prendre en charge ceux qui présentent des difficultés majeures.

HIS : On parle beaucoup de la prise en charge psy pour les hépatites. Qu’en pensez-vous ?

PC : On a beaucoup communiqué sur les hépatites en disant : « Les traitements sont très lourds, les patients doivent être accompagnés par des psychologues et des psychiatres. » Cette stratégie est contre-productive dans un système sans moyens. Dans mon service, je n’ai pas de psychiatre pour suivre mes patients toxicomanes y compris ceux qui ont de gros problèmes psychiatriques. Si des problèmes spécifiques se posent comme des histoires maniaco-dépressives, eh bien je pose deux questions pour savoir s’ils sont maniaco-dépressifs ! C’est tout.

HIS : Finalement, vous avez l’air de penser que s’occuper des toxicomanes, en prison ou ailleurs, ne pose pas de problème...

PC : La question est de savoir si vous vous occupez de santé publique ou pas. Si c’est le cas, vous vous dites que les toxicomanes sont une partie non négligeable des personnes concernées par une hépatite. Moi, comme je suis là pour traiter les hépatites, je me mets en relation avec les gens qui suivent ces personnes. C’est une vraie question de fond. Soit on exerce une mission de santé publique au niveau d’une population, soit on traite les gens qui vous arrivent. Ce n’est pas la même chose.

HIS : Votre analyse va bien au-delà de la question des hépatites, non ?

PC : En effet. La réflexion doit porter sur tous les aspects de la santé. Regardez à quels changements nous sommes en train d’assister actuellement. Le soin n’est pas considéré comme un service. Aujourd’hui, qui sont les interlocuteurs de l’industrie pharmaceutique ? Les professionnels de la santé. Qui sont les interlocuteurs du ministère de la Santé ? Ces mêmes professionnels. Or les professionnels ne sont pas les malades. Le jour où seront envisagés des services destinés à la population, où on comprendra que c’est dans l’intérêt des professionnels de savoir ce que veut la population, on aura beaucoup progressé. Si vous fabriquez des bicyclettes, ça ne vous viendrait pas à l’esprit de vous intéresser simplement à ceux qui les vendent. Vous vous intéresseriez à la population qui les achète. Hélas, en matière de santé publique, on ne va pas dans cette direction.

Propos recueillis par Alain Miguet pour Hépatites Info Service

Ecouter le podcast de l’interview :