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"Par définition, l’addictologie est une science pluridisciplinaire"

Mise à jour le : 29/12/2006
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Questions à Etienne Matter, représentant d’ASUD*, à propos du Plan 2007-2011 de Prise en Charge et de Prévention des Addictions

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Hépatites Info Service (HIS) : Qu’est-ce qui vous paraît le plus positif dans le Plan 2007-2011 de Prise en Charge et de Prévention des Addictions ?

Etienne Matter (EM) : Pour la première fois, le mot « auto support » est employé dans un document officiel, en l’occurrence un grand plan de l’Etat consacré à la prise en charge des addictions. Nous nous réjouissons de cette reconnaissance des associations d’auto support, terme qui renvoie spécifiquement aux usagers de drogue. Un autre point positif concerne la disparition des mots « toxicomane » et « toxicomanie » du vocabulaire légal, au profit de ceux prônés par la MILDT : usage, abus, dépendance physique, dépendance psychique. Le mot « toxicomane » très stigmatisant servait de fourre-tout pour développer les théories les plus saugrenues.

HIS : Comment définissez-vous l’addictologie ?

EM : Par définition, l’addictologie est une science pluridisciplinaire. Elle n’appartient ni à la médecine, ni à la psychologie ou à la psychiatrie, ni à l’intervention sociale. L’addictologie est au cœur de ces trois sciences et ne doit surtout pas réduire l’individu à un dosage de produits ou à un suivi psychologique.

HIS : Quelles sont les dimensions à prendre en compte quand on parle d’addictions ?

EM : Dans les addictions, et j’inclus les addictions sans produits comme les jeux de hasard, trois aspects sont à retenir. En premier lieu, la santé physique. Ensuite la santé sociale. Souvent des gens se ruinent en faisant des dettes voire des escroqueries parce qu’ils sont dépendants à des drogues onéreuses, et ils détériorent gravement leurs relations avec les autres. Pour certains, tout s’entremêle : les dettes, la rupture ou la réduction des liens sociaux, qui se limitent à la fréquentation de trois ou quatre personnes vivant la même problématique. Enfin la santé psychologique, une dimension encore trop négligée. Plutôt que d’offrir la possibilité d’un soin psychique, les gens sont médicalisés car comme on dit « avec des médicaments, au moins ils se tiennent tranquilles ! ».

HIS : Avez-vous noté des progrès dans la prise en charge de ces trois dimensions ?

EM : Depuis 10 ans, la substitution a entraîné une révolution dans le raisonnement médical et dans les pratiques. Autrefois, c’était « pas de drogues aux drogués ». Aujourd’hui personne ne s’aviserait de tenir ce discours. L’idée que la dépendance est due à une modification chimique des récepteurs dans le cerveau est acceptée. Du coup, même dans le plus petit village, quelqu’un peut dire à un généraliste : « Je suis accroc aux opiacés, prescrivez-moi du Subutex ou de la méthadone. ».

HIS : Le succès de ce versant médical ne cache-t-il pas des faiblesses dans les autres domaines ?

EM : En effet, ce succès ne doit pas laisser les autres questions en plan. Dans le domaine de la santé sociale, la réflexion sur l’insertion des personnes a été faible. On n’est plus dans le schéma des années 1970 où une personne faisait son sevrage, sa post-cure puis se réinsérait dans la société par le travail. Aujourd’hui, les gens ont les moyens de se soigner, parfois les moyens de survivre grâce aux revenus d’assistance, mais ne parviennent pas à retrouver une place digne dans la société. Ils végètent en se retrouvant médicalisés. On n’arrive pas à franchir la dernière étape.

HIS : Et en ce qui concerne le domaine de la psychologie et de la psychiatrie ?

EM : Là encore l’évolution a été limitée. Les Techniques comportementales et cognitives (TCC) dont on parle beaucoup pour remplacer en partie la psychanalyse existent très peu. Je ne connais pas beaucoup de CSAPA** où des groupes de parole sont vraiment structurés autour d’une méthode comportementale pour maintenir un état d’abstinence ou reconstruire des rythmes de vie, le rapport à l’autre ou le rapport à l’autorité.

HIS : Quel doit être le rôle du milieu associatif ?

EM : En tout cas les associations ne doivent pas être utilisées comme contrepoids possible à la vision très médicalisée de la prise en charge. Elles n’en ont pas les moyens à cause de la faiblesse de leurs ressources financières. Ce sont les corps constitués qui doivent s’opposer ; les médecins d’un côté, la psychologie et la psychiatrie de l’autre, enfin le pôle d’intervention sociale.

HIS : Qu’attendez-vous de la commission nationale Addiction chargée de coordonner la mise en œuvre du Plan ?

EM : Tous les partenaires doivent se mettre d’accord sur une définition de la prise en charge d’une personne souffrant d’une addiction. Aujourd’hui des désaccords subsistent. La notion de culture commune doit arriver à maturité et se refléter dans les faits. La commission qui représentera l’addictologie doit être composée avec le plus grand soin. Si elle est trop médicalisée, l’addictologie sera orientée vers la recherche sur les médiateurs neurochimiques. Or sur le terrain, qu’est-ce que ces médiateurs permettent ? En quoi ces théories aident-elles les usagers de drogues qui sont demandeurs de soins ?! Enfin la composante de la qualité de la prestation rendue doit apparaître. J’aimerais bien que dans cette commission, au moins une personne soit garante de la qualité du service rendu aux usagers de drogues et aux personnes en situation de dépendance au sens large.

*Auto-Support des Usagers de Drogues **Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie

Le site d’ASUD


Entretien réalisé par Alain Miguet pour Hépatites Info Service