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Rencontres de Biarritz

« Reconnaître les usagers de drogue comme des citoyens à part entière »

Elisabeth Avril, directrice de l’association GAÏA
« Reconnaître les usagers de drogue comme des citoyens à part entière » - Date de mise à jourMise à jour le : 21/10/2009
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Le colloque international « Toxicomanies, Hépatites, Sida » s’est déroulé à Biarritz du 13 au 16 octobre 2009. Sandra J-Samson y a assisté pour Hépatites Info Service.

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Dans chaque « drogué », y a-t-il un patient qui sommeille ? Et derrière chaque patient, n’y a-t-il pas un drogué ?! s’est interrogé Fabrice Olivet, directeur d’ASUD, en introduisant l’atelier « De la réduction des risques à l’éducation à la santé ».

Depuis plus de quinze ans, la question des drogues illicites est progressivement investie par le champ médical. Grâce aux avancées de la politique de réduction des risques puis de l’addictologie, le « toxico » n’est plus seulement un délinquant, mais aussi un patient du système de soins. Pour autant, l’assimilation terme à terme entre addictologie et prise en charge des maladies chroniques pose question. Quid des usagers qui continuent à consommer sans forcément être à l’écart du système de soins. Doit-on songer à « éduquer » des patients qui connaissent mieux la buprénorphine que les médecins qui la prescrivent ?

L’objectif de l’atelier était de traiter des relations paradoxales qui existent entre « soignants » et « soignés ». Les notions de « bas seuil », « d’aller vers » ou « d’outreach » ont été examinées au travers de trois exemples :

- Le bus méthadone de GAÏA
- Le projet d’Education aux Risques Liés à l’Injection (ERLI), piloté par Médecins du Monde
- La salle de consommation du 19 mai installée dans les locaux d’ASUD

Le bus méthadone

La réduction des risques est de plus en plus réduite à la notion de « bas seuil ». Serait-ce à penser qu’il est question d’un bas seuil d’exigence ? Le fait est que les usagers de drogues ont un haut seuil d’exigence, seuil et exigence bien différents de ceux des professionnels.

À ce propos, Elisabeth Avril, médecin généraliste et directrice de l’association GAÏA, explique que le bus méthadone parisien a vite été étiqueté « bas seuil » ne recevant qu’une population marginale et précaire.

En fait, une enquête menée de 1998 à 2003 auprès de 1700 personnes démontre que toute une partie des personnes reçues au bus ne sont absolument pas précaires et relativement bien insérées.

54 % des usagers ont un logement stable et 61, 1 % ont des qualifications professionnelles, même si la population reste plus défavorisée que celle suivie en CSST (centres spécialisés de soins aux toxicomanes).

En 2008, 739 personnes différentes ont été accueillies au bus : 20 % de salariés, 7 % aux ASSEDIC, 46 % ayant un logement stable auto financé, 14 % de moins de 24 ans.

L’objectif de l’équipe n’est ni l’abstinence ni la maintenance, mais bien d’améliorer la qualité de vie des personnes, la qualité de leur santé et de leur permettre un accès aux soins. En fait, il est tout simplement question de reconnaître les usagers de drogue comme des citoyens à part entière.

Puis est venue la notion du seuil adapté. Mais pour l’équipe de GAÏA, c’est l’usager qui doit définir son seuil d’exigence avec le soignant. Ils sont véritablement dans l’autonomie de la santé.

Le terme de « bas seuil » est également réfuté car il induit directement une prise en charge moindre avec des coûts budgétaires suivant la même inflation. Le message se réduirait alors à : Cette population devrait se contenter de peu !

Valère Rogissart, directeur d’un CAARUD et ex-responsable de la mission rave de Médecins du Monde, met l’accent sur l’outreach : aller vers les usagers de drogues avec des outils utiles. Il relate diverses situations démontrant de fortes résistances. Par exemple, sur les pratiques intraveineuses, en rave, où l’héroïne a longtemps été nommée « râbla » pour nier son existence, il n’était pas rare qu’un usager se shoote dans la boue car ses potes refusaient qu’il le fasse dans la tente. Lors de Tecknivals, les usagers demandaient une lampe pour pouvoir trouver une veine. En somme, il a fallu des années de travail pour arriver à quelque chose de mieux : des stands proposant des kits, accès à l’eau, offre sanitaire, équipe de prise en charge des bad trip, etc. Mais, la demande de lieux pour se shooter restait fréquente.

Depuis juillet 2005, l’accompagnement à l’injection est largement défendu par Pascal Perez, éducateur, et Eric Aubert, médecin, tout en soulevant les questions liées à l’éthique, aux limites, etc.

Le testing s’est arrêté en avril 2005 et, hormis en milieu festif, personne ne s’en est saisi. Pourtant cette pratique a révélé un changement rapide dans le comportement des usagers.

Le projet ERLI

La question centrale est de savoir comment obtenir une adhésion de tous. La réponse serait l’éducation au risque de l’injection, l’éducation à la santé par la réduction des risques. L’accompagnement à l’injection serait alors limité dans le temps et individuel. Il faudrait d’ailleurs reprendre tous les outils et pas uniquement ceux liés au shoot (aborder la sexualité, un préservatif étant aussi dans la stéribox…)

ERLI c’est l’éducation par les pairs, la coéducation. Il n’y a pas d’autorisation claire à ce jour car il reste les questions légales et celles autour de bonnes ou mauvaises pratiques. Autour de ce projet, la question chaude est de savoir quelle est la différence avec une salle de shoot : limitation dans le temps. Mais Valère Rogissart précise que c’est pour « mieux » aller vers des salles de consommation.

Le dossier ERLI est consultable sur le site de Sida Paroles

La salle du 19 mai

Au sujet des salles de consommation, Pierre Chappard rappelle qu’elles ne sont pas des lieux d’héroïne médicalisée.

Après un bref historique sur la salle de consommation d’ASUD à Montpellier, fermée en 1992 suite à une overdose (il n’y avait pas de médecin sur ce lieu), Pierre Chappard, animateur à ASUD, souligne le fait que rien ne bouge en France depuis 15 ans autour de ces salles. Dans son plan contre le VHC, le gouvernement ne dit rien d’autre que : « Ne pas injecter ».

Pourtant, un des avantages de ces salles est de prendre l’usager véritablement dans sa globalité, donc de considérer son shoot. La mission de la réduction des risques (RdR) est de corriger les gestes dangereux (transmission VIH, VHC, overdose), mais aussi de permettre à l’usager d’être moins stressé (car il se sent protégé dans une telle salle et n’est plus face aux risques avec la police).

L’exemple de la salle de consommation de Vancouver au Canada est à considérer : 30 % de demandes de sevrage en plus ! Ce qui est logique car quand on s’intéresse vraiment aux usagers de drogue, ils prennent soin d’eux...

En France, l’idée actuelle est la salle de consommation du 19 mai, une salle qui a reçu le soutien de l’ANIT & A (Association nationale des intervenants en toxicomanie et addictologie). ASUD va exposer sa salle un peu partout dans des colloques dans le dessein d’ouvrir le débat. Les télévisions et les radios en ont déjà beaucoup parlé. L’objectif est de constituer un rapport de force afin d’obtenir plus de partisans que d’opposants en faveur de la RdR. Mais il y a beaucoup à faire. Quand j’ai cherché à visiter la salle de consommation du 19 mai, il a fallu que j’emprunte un couloir semblant mener au local des poubelles bien loin des jolis stands... Tout un symbole !

Pour HIS,

Sandra J-Samson

ADALIS (Addictions, Drogues, Alcool Info Service)

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Prochain article : « Si peu d’héroïnomanes incarcérés sous suboxone, c’est que ce n’est pas rentable. »

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